Pasteur Souina Potiphar

« Nous ne pouvons pas fonctionner comme un gendarme dans un pays laïc »

Arrivé à la fin de son mandat à la tête de l’Entente des églises et missions évangéliques du Tchad (Eemet), le Pasteur Souina Potiphar, revient dans l’entretien qui suit, sur le bilan de ses huit années passées au poste de secrétaire général de cette confession religieuse. Il donne aussi son point de vue sur la situation politique au Tchad. 

 Interview réalisée par Oscar Djinan

Le visionnaire : Vous venez de finir votre mandat à la tête de l’Entente des églises et missions évangélique du Tchad (Eemet). Quel bilan faites-vous de vos 8 années passées à la tête de cette congrégation ?

Souina Potiphar. Merci pour l’intérêt que vous portez à l’Eemet. Je peux déjà vous dire que en terme de bilan pour un serviteur de Dieu, c’est quand même trop demander parce que  la vie d’un serviteur de Dieu est comparable à un arbre  qui porte de fruits. Et quand l’arbre porte de fruits, ce sont les autres qui les mangent. C’est pour vous dire que l’arbre ne perd pas le temps à regarder ses fruits. Le travail que j’ai fait, c’est aux évangéliques de l’apprécier. Personnellement,  je ne m’attarde pas sur mon propre bilan. J’ai déjà donné mon rapport à l’Assemblée générale, qui a étudié et approuvé. Je ne peux dire que merci à notre Dieu qui m’a assisté et soutenu tout au long de mon mandat.

Êtes-vous satisfait de votre passage à la tête de cette congrégation ?

Ma satisfaction vient du fait que le Seigneur m’a soutenu à accomplir la mission et je suis arrivé au terme de mon mandat. Par ailleurs, je ne suis pas satisfait dans le sens où certains objectifs ne sont pas atteints. J’ai pensé faire au delà de ce que je pouvais. J’ai pensé faire plus que, ce qui a été fait. Mais je suis tout de même satisfait dans la mesure où le Seigneur dans sa bonté m’a gardé et soutenu. Il n’y a pas un incident majeur noté tout au long de mon mandat. Les évangéliques ont marché ensemble avec moi dans l’unité, on n’a pas noté des conflits qui ont failli mettre en cause la bonne cohabitation.

Quel a été le degré de votre collaboration avec les autres leaders religieux (islam et catholique) ?

Il faut dire que notre collaboration depuis 2009 a été renforcée, parce que nous nous sommes dit que notre pays a connu la guerre de 2008 et, avec cette guerre, c’était terrible.  En 2009 nous nous sommes retrouvés, pour dire qu’il faut faire quelque chose pour épargner notre population de ce genre de troubles qui s’étaient passés en 2008. Et c’est à partir de cette date, que nous avons renforcé notre collaboration dans la prière et dans les concertations quand il y a des problèmes qui touchent directement la société. Nous avons partagé nos peines, nos soucis et nos préoccupations.

Vous avez collaboré avec ces dénominations pour la cohabitation pacifique et la paix dans ce pays. Est-ce que, c’était une collaboration sincère ?

Notre collaboration a été très sincère, parce que vous ne pouvez pas imaginer que les gens qui ne sont pas de ma confession, parlent des évangéliques auprès des autres. C’est déjà une marque de sincérité dans la collaboration.  

Certains chrétiens vous accusent d’être de mèche avec le gouvernement, car vous dénoncez rarement ou pratiquement pas les dérives du régime. Que répondez-vous ?

L’Eglise ne fonctionne pas comme un parti politique. Ni comme une association syndicale. Non plus. L’église travaille avec les indications que les Saintes Ecritures nous donnent. Nous ne pouvons pas fonctionner comme un gendarme dans un pays laïc. Nous ne prétendons pas être des donneurs de leçons aux autorités. Mais nous apportons notre modeste contribution  dans l’édification de la paix dans la société. C’est vrai que l’église doit dénoncer certaines choses. Mais, quand il est question de dénoncer, il faut aussi le discernement. Quel est le ton qu’il faut utiliser, quelle est la bonne manière ? Le but de l’église c’est de dire quelque chose qui doit amener le changement. Donc, à ce niveau il faut savoir communiquer. Si vous ne savez pas communiquer,  vous pouvez blesser quelqu’un. Dans votre façon de parler aux autres, il faut savoir assaisonner vos paroles. Ne pas parler toujours dans la colère. Ceux qui disent que l’Eemet ou le secrétaire général  ne dénonce pratiquement pas,  c’est peut être, ceux qui n’ont pas écouté mes interventions. Mes discours sont remplis des choses qui dénoncent. Il faut savoir parler parce que vous ne parlez pas à des petits enfants.

Il se raconte aussi que le chef de l’Etat vous fait assez d’aumônes pour que vous ne dénonciez pas les dérives de son régime. Est-ce que c’est vrai ?

Rire ! Quelles sortes d’aumônes le chef d’Etat m’a fait ? Je les écoute parler des V8, mais la V8 est donnée à l’institution. C’est un moyen de travail. Les évangéliques pensent qu’ils sont petits pour posséder un moyen de travail comme la V8 ? Une V8 c’est quoi, c’est un moyen de travail. Maintenant je quitte et je laisse à mon successeur cette voiture. Je ne pars pas avec. Si ce sont les chrétiens qui disent çà, moi je dis qu’ils ne connaissent pas leur valeur. Est-ce qu’ils méritent simplement une V8. Parler d’assez d’aumônes pour faire allusion à un simple don pour aider les évangéliques à travailler, je ne sais pas comment on peut avoir une attitude basse comme celle-là ?

Le chrétien et son rôle dans la lutte pour une vie de société paisible, est un concept qui n’est pas bien appréhendé surtout que la ligne de démarcation entre la foi et la politique reste ambigüe. Pouvez-vous nous éclairer là-dessus un peu ?

La parole de Dieu nous dit que nous sommes sel et lumière. Donc c’est nous qui devons donner le goût de vie à la société et l’éclairer. L’Eglise ne cherche pas le pouvoir. Et non plus les pasteurs ne cherchent à devenir ministres. Ce n’est pas notre rôle. Ils sont déjà ministres de Dieu. Nous ne cherchons pas d’autre chose que d’aider la société à être vivable, en sorte que la haine, l’indifférence ne cohabitent pas avec nous. Pour que  la société vive, il faut des valeurs qui peuvent aider les communautés à avancer. Nous sommes dans une société qui ne veut pas entendre le nom de Dieu dans la vie publique (rire). C’est la compréhension très négative de la laïcité. La politique va devenir une mauvaise chose quand l’Eglise se positionne pour dire, il faut voter pour telle ou telle personne. Jamais le pasteur Potiphar n’est allé, dire à une congrégation de voter pour telle personne. Mais voter dans la paix, dans la quiétude et voter la personne que vous voulez. La paix est un fruit qui est mangé par tout le monde. La foi et la politique ce sont deux choses différentes. Cependant, elles se mêlent dans le domaine social.

Qu’est ce qui vous a le plus marqué pendant votre mandat ?

Quand j’ai pris service, mon souci est de travailler pour le rapprochement des personnes. J’ai dit en interne avec mes collaborateurs qu’avant de parler aux autres donnons l’exemple. Resserrons les rangs. Aimons-nous. Travaillons ensemble. J’ai travaillé à l’Eemet pour rapprocher les gens. Et, le Seigneur nous a ouvert la porte à ce qu’on collabore avec les autres confessions dans le respect de nos différences. J’ai été marqué par la disponibilité de nos fidèles, de nos collaborateurs. J’ai voyagé vers le nord du pays, et j’ai vu comment les musulmans m’ont accueilli. J’avais même l’impression que les musulmans m’ont accueilli plus que les chrétiens. Ça m’a surpris. J’étais à Faya les imams venus à ma rencontre m’ont accueilli avec une marque d’amour qui m’a fortement impressionné. Des gens qui autrefois nous aimaient moins, avec tous les préjugés. Mais, j’ai été marqué par la disponibilité de ces gens.

Que direz-vous à votre successeur et à l’ensemble de la communauté protestante ainsi qu’au peuple tchadien, frappé en ce moment par la crise financière?

 

Je dirai que le Seigneur aide mon successeur. Qu’il l’aide à ne pas trop écouter les insultes, parce que les gens vont vous insulter, mais il ne faut pas répondre. Le Seigneur nous demande de bénir ceux qui nous insultent, prier pour eux parce que nous sommes à leur service. Nous travaillons pour eux. Il  ne faut pas qu’il adopte un comportement de vengeance parce que quelque fois ce n’est pas chose facile. C’est le message que je peux laisser à mon successeur. Pour ce qui concerne la communauté chrétienne, il ne faut pas que la crise nous mette en opposition avec notre Dieu.  Que les gens voient la crise comme l’ennemi commun. Que les syndicalistes et le gouvernement se mettent ensemble, comme ils le font maintenant et chercher la solution. Et nous devons dire que nous allons vaincre cette crise, par le courage et foi, seules armes efficaces.

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir