L’agrobusiness au Tchad

Levier providentiel de promotion du monde rural ou ultime péril de l’agriculture ?

Dans la conjoncture économique actuelle, caractérisée par l’effondrement de ses revenus pétroliers, l’agrobusiness est, pour le Tchad, une opportunité de diversification de son économie et autant de ses ressources. L’entrée dans l’univers de l’agriculture financiarisée est cependant porteuse des périls pour l’agriculture paysanne sinon pour les communautés rurales, si elle ne succède pas à une redynamisation du système de production paysan et une totale inclusion des masses rurales dans le débat sur l’emprise prochaine de l’agrobusiness sur leurs vies.

Ninga YeMali

Si vous n’allez pas à l’agri business, c’est l’agri business qui s’emparera de vous ! Vous emportant, à ses conditions, dans son vaste mouvement mondial de domination, que seule incline la froide et implacable quête de la rentabilité financière. Sans aucune once d’humanité ! Comme les cavaliers de l’apocalypse, l’agrobusiness est cet ogre de la mondialisation, lancé au grand galop en signe de péril sur l’humanité ou plus exactement de ses couches les moins nanties.

Ses moyens sont : le grand capital international, une puissance de communication, donc de persuasion et de conquête des décideurs tout comme des masses, phénoménale jointe à une puissance des conseils juridiques fort habiles et malicieux  dans l’usage du droit face à des Etats, des communautés et des organisations des producteurs peu préparés, en raison de leur niveau d’organisation ou de leurs situations économique et financière donc très faibles.

Du financement de la  recherche à la commercialisation des produits agricoles, en passant par leur production, leur transformation, l’industrie des intrants (semences, engrais et pesticides) et des équipements, tout comme le réseautage des producteurs aux revendeurs, en passant par les grandes filières de distribution, l’agri business mobilise, sur toute la chaîne des valeurs, des moyens financiers, matériels, technologiques tout comme des réseaux de communication et commerciaux hors proportions par rapport à ceux de l’agriculture traditionnelle ou familiale.

La forte convoitise des terres africaines

L’enjeu de son action est la captation d’un marché représentant des millions de milliards de dollars que constituent les immenses besoins de l’humanité dans le domaine de l’alimentation mais également des bio-carburants, les fameuses énergies vertes. L’Afrique, qui possède 60% des terres non cultivées au monde, suivant la FAO, et concentre 42% des achats des terres réalisés depuis l’an 2000, suivant une étude de Land Matrix, devient dès lors l’objet de toutes les convoitises en matière d’accaparements des terres par l’agri business. Au Cameroun voisin ce sont 58.000 ha. de terres cultivables qui ont été donnés en bail sur une durée de 60 ans pour la plantation des palmiers à huile destinés aux agro carburants. En juillet 2006, 15 pays africains ont signé le traité de fondation de l'Association panafricaine des non-producteurs de pétrole (PANPP) afin de promouvoir la production d'agrocarburants. Les accaparateurs des terres africaines sont des sociétés (Firestone, Michelin, Dole et Del Monte, Sun Biofuels, Agro Biofuels, D1 Oils,…) mais aussi des Etats, au nombre desquels la Chine, l’Inde, les USA, les pays européens, la Malaisie, le Brésil, Singapour, la Libye (des années Kadhafi) et l'Arabie Saoudite.

Initiative des pays riches, l’agri business s’oriente exclusivement dans des productions agricoles destinées à répondre à leurs besoins en alimentation et en agro-carburant exposant ainsi les populations des zones de production des pays pauvres à des risques certains de famine.

Un capitalisme froid et sauvage

L’agri business vous concerne pour autant que vous vous posez en consommateur actif, vous êtes un petit exploitant agricole ou plus simplement vous êtes un citoyen actif dans l’exercice légitime de ses prérogatives de résistance face aux périls pouvant impacter sa vie, dont ceux de l’agrobusiness, menée par la finance internationale et à ses requins, voire dans des cas de plus en plus récemment croissants, face à ceux qui font de l’escroquerie internationale leur profession habituelle.

L’agri business vous concerne également si vous êtes soucieux de ces causes qui s’appellent : la protection de l’environnement et la sauvegarde d’une alimentation bio[logique] donc d’une agriculture traditionnelle et non capitaliste avec son flot d’OGM, la promotion de la ruralité et la lutte contre la spoliation des terres communautaires tout comme les valeurs des us et coutumes qui vont avec, la réduction des fractures sociales.

Enfin, l’agri business vous concerne si la question de l’alimentation des populations des zones de production agricole vous préoccupe et que vous êtes partisan d’une société drivée non par les logiques financières, qui ramène la faim à un business comme les autres, mais êtes plutôt porté sur une répartition plus équitable des revenus agricoles.

Cependant, face à l’agri business, il devient très vite évident que le deuil de tout angélisme doit être rapidement fait. Et pour cause, l’agrobusiness est une puissante vague de la mondialisation. Comme pour le diable, dans l’impossibilité de l’éviter, on devrait se résoudre, à se rendre à son dîner. En prenant le soin de s’assurer de la possession d’une longue cuillère.

Se qualifier pour aborder l’agri business

Plus concrètement, pour le Tchad, et en particulier pour les populations rurales, il s’agit de préparer au mieux l’entrée en contact avec les acteurs de l’agrobusiness pour en limiter les risques sinon les périls.

Dans le contexte du Tchad, qui a vécu une décennie durant, l’illusion d’une croissance, avec une économie autocentrée sur le pétrole, la sortie de la grave conjoncture actuelle passe par une forte diversification des sources substantielles et pérennes des revenus, d’où l’opportunité d’une entrée dans l’agri business.

Sur ce point, les cicatrices de l’expérience regrettable d’une entrée forte mal préparée du pays dans l’ère du pétrole, dont l’actuelle conjoncture constitue une des manifestations les plus cruelles, le Tchad se devrait fort bien de gagner en expérience afin de réussir une intégration raisonnée et réussie de l’agrobusiness dans son agriculture.

Un système de développement agricole en déprime

Dans un contexte de pays sous-développé ou très pauvre, c’est selon, où en général prédominent les structures étatiques dans le domaine du développement rural, le Tchad aborde cette situation en position fort défavorable.

En effet, les structures d’encadrement des producteurs ruraux (agricoles tout comme pastoraux) sont en ce moment, très déprimés. Sous la dictée des restrictions budgétaires, les projets phare de l’heure à savoir le PNSA, l’ONDR des premières heures de l’indépendance (1965), la SODELAC, l’ITRAD, etc. doivent se fondre dans l’ANADER. On peut donc s’attendre, à fortiori, à une période de transition plus ou moins longue, dont la caractéristique première ne sera pas l’efficience optimale de la nouvelle structure, nécessaire pour soutenir un saut qualitatif, une sorte de grand bond en avant permettant au secteur rural de générer des revenus du secteur agricole d’un niveau suffisant pour substituer la perte actuelle des revenus pétroliers, consécutive à l’effondrement des cours mondiaux de l’or noir.

Le navire amiral du secteur coton, la Cotontchad SN, créée en 2012, après ses débaptisassions de Cotonfranc (1934) en Cotontchad (1971), est une sorte de Titanic qui, en présence de nombreux icebergs dont les noms sont la chute des cours mondiaux, l’appauvrissement des sols et surtout la mauvaise gestion, toutes caractéristiques symétriquement à l’opposé de la forte concurrence qui caractérise le secteur au niveau mondial, semble s’être inscrit dans la fatalité du naufrage. De l’enviable place de premier producteur de coton en Afrique Centrale et de l’Ouest, tenue jusqu’au milieu des années 1970, le Tchad a, depuis lors entamé une course à reculons, se faisant subtiliser cette position, dans la première décennie 2000, d’abord par la Côte d’Ivoire et ensuite par le Burkina, pour se retrouver finalement relégué en queue de peloton. La part prépondérante du coton dans les exportations, les recettes de l’Etat et les revenus des producteurs a suivi, en piqué, le même mouvement vers le néant.

Sur les initiatives récentes d’industrialisation du secteur agricole, portées notamment par le projet Team 9, dont les réalisations sont la SIMATRAC pour le montage des tracteurs à N’Djamena, la STJF pour la fabrication des jus à Doba, la NSTT pour la filature de coton à Sarh, etc., on ne peut que rester dubitatif devant l’impasse générale sur laquelle elles ont, dans un funeste mouvement d’ensemble d’une sorte d’irrésistible inertie, toute débouché.

Métayers sur leurs propres terres

Pour ce qui est des organisations des producteurs ruraux, leur pouvoir d’influence, analysés sous les rapports de leurs capacités financières, organisationnelles tout comme celles des plaidoyers face aux pouvoirs publics ou à d’éventuels investisseurs internationaux reste, à ce jour, une conquête à réaliser. Ce vide, du côté des producteurs, peut bien laisser le champ libre aux récupérations et aux exploitations politiciennes dont l’opportunisme est bien connu. Cela est surtout un sujet majeur d’inquiétude dans le débat sur la propriété des terres cultivables dont des hommes d’affaires et une certaine bourgeoisie d’Etat ont acquis des grands domaines fonciers dans des conditions inéquitables, d’extrême pauvreté des propriétaires premiers ou de diverses pressions, exercées à partir des positions dominantes, à leur endroit. Au final ces paysans se retrouvent réduits par les nouveaux propriétaires, sur leurs propres terres au servile statut de métayer. C’est une situation dans laquelle il y a lieu de craindre degraves spoliations de masse si l’on considère que l’agrobusiness constitue un cadre propice de grande spéculation foncière, le locataire apparent du bail emphytéotique pouvant, sous différents artifices juridiques, avec à l’occasion des forts enchérissements, le rétrocéder à d’autres exploitants, plus ou moins visibles.

Le système scolaire hérité de la colonisation, essentiellement orienté vers la formation du personnel administratif [non productif mais à l’inverse fort budgétivore comme le souligne R. Dumont], actuellement grande pourvoyeuse de diplômés pour lesquels la Fonction publique n’a pas des places à offrir, n’a pas fait l’objet, en dépit des différents états généraux et fora, d’une profonde refondation assurant la promotion des métiers du développement rural. En dehors de la vieillissante école professionnelle de Ba-Illi et de quelques Centres de Formation Professionnelle Agricole (CFPA), la création récente d’un certain nombre d’instituts et des filières professionnelles dans les universités attend encore, avec ses limites en équipements et personnel enseignant, de donner des résultats probants. Les spécialistes et autres professionnels, actuellement en activité, en plus de leur nombre très limité, tutoient, pour la plupart, l’âge d’admission à la retraite.

La crise financière qui frappe de plein fouet ces temps-ci le pays réduit à la portion congrue, les capacités de financement public national de toute initiative d’envergure de développement rural. Il ne reste dès lors qu’à compter, sur le plan des financements publics, sur la bienveillance des partenaires techniques et financiers, autrement dit, et dans la réalité, se joindre aux projets, conçus par eux, dans les domaines de leurs choix et financés aux conditions répondant aux préférences qu’ils auront fixées.

 

L’accès au financement individuel est quasi impossible pour le plus grand nombre des producteurs agricoles, confrontés qu’ils sont, au taux prohibitif du système bancaire ordinaire et à un régime de garanties auquel ils ne peuvent satisfaire. La microfinance, appelée en rescousse pour suppléer ce vide du financement privé du secteur national est encore à ses balbutiements. (Lire la suite au prochain N°)

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