Interview

Mgr Goetbé Edmond Djitangar{jcomments on}

« Ma charge de pasteur c’est d’assurer  en priorité la croissance harmonieuse du peuple de Dieu »

Nommé  le 20 août dernier par le pape François, le nouvel archevêque de N’Djaména, Monseigneur Goetbé Edmond Djitangar sera installé ce 15 octobre 2016 dans ses nouvelles, à la paroisse Sacre-Cœur de Chagoua, dans la commune du 6ème arrondissement de N’Djaména.  Avant l’entrée dans ses nouvelles fonctions sacerdotales, le pasteur des fidèles catholiques du Tchad fixe ses objectifs et dévoile un pan de sa vision à faire avancer la mission dans les colonnes de votre hebdomadaire. Face à Nous.

Interview réalisée par Allahondoum Juda

Après le décès de Mgr Mathias Ngartéry Mayadi en novembre 2013, c’est lui qui sera appelé à paître le troupeau de Dieu à l’archidiocèse de N’Djaména. Mgr Goetbé Edmond Djitangar, 63 ans (il est né le 2 novembre 1952 à Bekoro dans le Logone oriental),  était à la tête du diocèse de Sarh, depuis 1992 jusqu’à sa nomination le 20 août dernier.  Le serviteur de Dieu qui prend désormais les rênes de l’Archevêché de N’Djaména, a passé presque toute sa vie à l’enseignement de la parole de Dieu. Fort de sa formation théologique suivie au Cameroun, en Côte d’ivoire et à Rome, et de ses années passées dans l’enseignement de la parole de Dieu et dans les œuvres caritatives, il reste ce prêtre tchadien expérimenté, qui a eu l’assentiment du Saint Siège pour diriger la plus grande communauté chrétienne du Tchad (20% de la population tchadienne est catholique contre 15% des protestants). Son arrivée à l’Archevêché de N’Djaména est saluée par de nombreux fidèles catholiques et bien d’autres qui souhaitent voir un souffle nouveau pour la dénomination. Mais à Sarh, son absence sera bien ressentie car l’homme a pu donner le meilleur de lui-même, pour faire avancer les choses tant à l’évêché que dans la vie économique et sociale de la région. On pouvait le constater, à travers la messe d’actions de grâce organisée à son honneur le dimanche 9 octobre dernier à Sarh. Nostalgique.  Doté de capacités communicationnelles exceptionnelles, il n’a pas hésité à répondre à nos questions, lorsque nous lui avions soumis le protocole d’interview. Découvrez la concision et la précision de ses propos.

 

Le Visionnaire. Vous êtes choisi pour diriger l’archidiocese de N’Djaména. Comment aviez-vous accueilli votre nomination?

Mgr Edmond Djitangar. Avec foi, humilité et espérance. Comme tout chrétien, ma vocation ne se comprend qu’à partir du jour de mon baptême le 21 avril 1962. Ma vocation sacerdotale et ma charge épiscopale résultent de cette vocation fondamentale à vivre la foi chrétienne. Je ne suis pas appelé à diriger l’Eglise du Tchad tout seul, mais en communion avec les autres évêques de la Conférence Episcopale du Tchad (CET). Ma position d’archevêque métropolitain me permet de parler en leur nom en sachant que chaque évêque est autonome dans l’exercice de sa responsabilité épiscopale dans son diocèse.

 

 De l’évêque à l’archevêque.... Cela nécessite-t-il une préparation préalable?

Non, ce n’est pas un degré supérieur dans une hiérarchie. Il y a certes un changement de cadre, de situations et de relations …N’Djamena est le quintuple de Sarh en étendue et en population.  Mais, la fonction épiscopale ne change pas de nature. Je dois simplement m’efforcer de me familiariser avec le nouvel environnement pastoral dans lequel je vais exercer mon ministère pastoral.

 

Monseigneur, quels sont vos premiers défis à relever à cette nouvelle responsabilité ?

Ma charge de pasteur c’est d’assurer  en priorité la croissance harmonieuse du peuple de Dieu qui m’est confié, de le sécuriser et de garder dans la communion les différentes organisations et communautés qui composent l’Eglise catholique vivant sur le territoire qui m’est confié. Et comme l’Eglise catholique se définit comme une Eglise-Famille de Dieu, il s’agira de développer l’esprit de famille entre les communautés chrétiennes afin qu’elles aient une identité propre et ainsi, entrer en dialogue avec leur environnement socio-culturel et religieux.

 

Le projet de construction de la Basilique est resté sans suites. Depuis l’évêché de Sarh, en saviez-vous quelque chose sur le blocus ?

C’est vrai, le projet semble s’être ensablé. Mais, je ne savais pas qu’il y avait un blocus. Ce que je sais, c’est que les papiers cadastraux ont eu de la peine à sortir et le décès de Mgr Mathias n’a pas arrangé la situation. Maintenant que les deux situations ont changé, on peut espérer que le projet pourra repartir sur de bases plus sûres.

 

Qu’est-ce que vous envisagez faire pour que l’église catholique au Tchad retrouve ses lettres de noblesse quand on sait qu’elle perd ses valeurs ces derniers temps?

 

Je ne sais pas exactement à quelles valeurs vous faites allusion.

 

Spirituel...

Vous devez savoir que l’Eglise catholique vit dans un environnement socio-culturel mouvant et en perte de repères moraux. Cette situation peut exercer des influences négatives sur elle. Mais, c’est un appel à un engagement plus dynamique dans ce domaine. D’autant plus que nous sommes dans l’année sainte extraordinaire de la Miséricorde. C’est une grande opportunité qui nous est donnée pour redresser ce qui mérite de l’être dans nos conduites et nos manières de vivre, d’abord à l’intérieur de l’Eglise-même, puis chez les autres.

 

Il y a aussi les œuvres caritatives, force de cette congrégation, qui évoluent en dents de scie ces dernières années...

Nous avons entrepris des réformes structurelles dans nos structures d’actions caritatives car la création de l’Union européenne nous a privés de l’aide directe d’Eglise à Eglise que nous recevions des Eglises d’Europe ou d’Amérique. Il nous faut maintenant entrer en compétition, sur le terrain avec tous les autres ONG à travers les appels à propositions. Nous partons défavorisés parce que nos structures caritatives manquent de compétences car nos moyens financiers limités ne nous permettent pas d’engager des cadres à cause des salaires trop élevés que ceux-ci réclament. Voilà une des raisons.

 

Quel est le réel problème?

Le vrai problème est que dans notre pays, l’Eglise catholique est considérée à tort comme une puissance financière. Son engagement dans le caritatif et le social qui est remarquable, n’est possible que grâce aux aumônes et aux dons des fidèles des autres églises plus fortunées dans les autres pays du monde. L’organisation de la solidarité catholique à travers les Œuvres Pontificales Missionnaires (OPM) permet aux fidèles catholiques du monde entier de contribuer solidairement à soulager les églises démunies pour leurs activités sociales. C’est ce que d’aucuns appellent « l’argent qui vient du Vatican »…Le Vatican ne fait qu’organiser la collecte des dons et leur redistribue selon les besoins des églises les plus démunies.

 

Votre prédécesseur Feu Mathias Ngartéry (paix à son âme) était beaucoup impliqué dans les affaires politiques de notre pays. Comme par exemple dans les appels à la paix et la cohabitation pacifique. Quel en sera votre cas.

 

Ce n’est pas un choix personnel que Mgr Mathias a fait, mais il a agi en tant que archevêque métropolitain et si je prends la relève, ce n’est pas pour remettre en question les avancées de la plateforme des religieux dans le domaine de la cohabitation pacifique et la consolidation de la paix sociale. Wait and see !

 

Quelle est la position de l’église catholique par rapport aux 16 mesures du gouvernement tchadien ?

 

L’Eglise a toujours été solidaire des souffrances du peuple et a fait tout ce qui était en son pouvoir pour faire entendre sa voix à travers les engagements de sa commission « Justice et Paix » et par les « messages de Noël » qu’elle adresse régulièrement, non seulement aux fidèles catholiques, mais à toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté. Les réactions aux 16 mesures sont concordantes et assez claires à mon sens et l’Eglise catholique n’a pas besoin d’en rajouter.

 

Votre message aux fidèles et au peuple Tchadien

Aux fidèles catholiques je dis : « Debout et à l’ouvrage ! »…Pour faire de l’Eglise catholique au Tchad une véritable « Eglise-Famille de Dieu ». Au peuple Tchadien je dis aussi : « Debout et à l’ouvrage ! »…Car, nous avons encore du chemin à faire pour conquérir la paix véritable et vivre en citoyens véritables dans un état de droit.

Les dates

2 novembre 1952. Naissance à Bekoro dans le Logone oriental

21 avril 1962. Baptême

1964-1971. formation au petit séminaire Saint Pierre de Fort-Archambault (Sarh)

1971- 1972. Formation au Grand séminaire Inter-Etats de Nkolbisson de Yaoundé pour l’année Propédeutique.

1978-1981. Curé de la Paroisse Saint Jean-Baptiste de Koumogo

1990-1991. Vicaire général du diocèse de Sarh. 

Le 7 décembre 1991. Nommé évêque de Sarh suivi de l’ordination le 2 février 1992

 

20 août 2016. Nommé archevêque de N’Djaména. Le deuxieme tchadien à occuper ce poste. 

Bolngar Domtiné

Le bras valide des enfants démunis

 

 

La traite des enfants continue son chemin au Tchad. A la tête du Centre d’Amour pour la Formation des Enfants en Détresse, Bolngar Domtiné œuvre sans relâche contre les mauvais traitements que subissent les enfants.

Ziller Djérambété

Ce samedi 15 octobre 2016, il est 09 heures 30 minutes. Nous sommes au Centre d’Amour pour la Formation des Enfants en Détresse au quartier Chagoua, dans le 7ème arrondissement de N’Djamena. Au sourire ravageur, M. Bolngar Domtiné nous accueille dans son bureau. A travers sa fondation créée le 06 novembre 1994, ce sexagénaire œuvre au quotidien en faveur des enfants de la rue et ceux en détresse. Les handicapés et les orphelins ne sont pas du reste. Le but de sa fondation qui fonctionne depuis 2005 est d’aider toutes les personnes démunies de manière à ce qu’ils deviennent autonomes et qu’ils puissent vivre normalement et se construire une vie digne de ce nom. Formé pour la protection des enfants dans le cadre biblique, Bolngar Domtiné est un pasteur promoteur d’œuvre sociale. La Fondation est dotée d’une école primaire de cinq (5) salles de classes en plus d’un dortoir masculin et un autre féminin, pour les enfants orphelins et ceux en détresse. A sa charge, une centaine d’enfants démunis et orphelins dont il assure l’éducation et la nutrition ne l’empêche pas de continuer son œuvre même sans subvention quelconque. Pour lui, son initiative est une œuvre missionnaire confié par Dieu pour l’intérêt des enfants. « C’est parti d’un rêve, bien que les débuts sont difficiles. Mais aujourd’hui, je nourris ceux qui sont à ma charge et je m’occupe de leur formation. Je paye les formateurs de mon école, j’inscris les enfants admis au Centre dans d’autres écoles selon l’avancement de leurs cursus. Je n’ai aucun regret en faisant cela », affirme-t-il. Quant aux bénéficiaires, le centre est un porte-bonheur. « Le geste du patriarche Bolngar mérite  d’être félicité et c’est grâce à ce dernier qu’aujourd’hui je me prends en charge ainsi que mes enfants. Je maitrise l’existence des enfants dans une communauté donc j’agis bien concernant les droits des enfants », explique Félix Nadjilem, bénéficiaire du centre des Enfants en Détresse.

Le bilan des activités coordonnées par Bolngar Domtiné depuis la création de son centre, fait de lui le « Prophète Jérémie » qui, d’après la Bible, prenait en charge les démunis, les aveugles et les gens en détresse. L’on note dans l’effectif des anciens démunis dudit centre, plusieurs cas de réussite. On y trouve des enseignants, des avocats dont bon nombre  sont intégrés et travaillent à la Fonction publique tout comme dans les secteurs privés. Certains de ces enfants sont néanmoins dans les écoles de formation professionnelle donc leur avenir est garantie. La prise en charge des démunis est le combat quotidien de Bolngar Domtiné.

 

A travers ces efforts personnels et sa charité, il a prouvé aux parents irresponsables que vouloir c’est pouvoir. « Un enfant est destiné à briller et non sombrer, il mérite de l’amour, il a droit à l’éducation et à la protection. Que Dieu le tout puissant puisse garder M. Bolngar afin qu’il puisse venir davantage en aide aux démunis et enfants délaissés », témoigne Moussa Blagué, un jeune du quartier. A l’exemple de cet vieillard, d’autres bons samaritains tchadiens doivent suivre ce pas afin d’œuvrer pour le bien être des enfants démunis et ceux en détresse dans le but d’alléger leur souffrance et leur donner un nouveau sourire.

Editorial

Ne réveillons pas les démons de la guerre

Allahondoum Juda

Le 14 novembre 2016, reste une journée tristement célèbre pour les populations de la ville de Miandoum dans le sud du Tchad. Sept personnes tombées sous les balles des forces de l’ordre, plus d’une dizaine de blessés, voilà le bilan de la sauvagerie orchestrée cette nuit du 14 novembre 2016 à Bébébjia. Un drame qui vient s’ajouter à tant d’autres que vivent les populations du sud du pays, victimes de leur hospitalité légendaire.  A l’origine de la tragédie de Miandoum, la mauvaise gestion d’un conflit foncier opposant la population autochtone aux éleveurs nomades. Le maire de la ville de Miandoum M. Bantoloum Godemian à qui incombe la grande responsabilité de ce drame, n’a pas mesuré l’ampleur que le conflit allait prendre lorsque pour un veau, il livra un site consacré aux rites initiatiques « laou » aux éleveurs pour s’y installer. S’ajoute à cette liste noire, les autorités administratives de la Nya, et le gouverneur de la région du Logone oriental M. Adam Nouki Charfadine, qui selon plusieurs témoignages, a ordonné aux éléments des forces de défense et de sécurité venues de Doba, de canarder les paysans en colère.

A notre avis, même si l’acte posé par les jeunes initiés qui ont marché de Miandoum à Bébédjia pour réclamer la libération de leur chef de canton arrêté pour refus de collaborer avec l’autorité de tutelle dit-on, peut-être assimilé à un acte de rébellion, rien ne peut justifier une telle barbarie des forces de sécurité, sensées les protéger. Car, les éléments constitutifs d’un acte de rebellion ne sont pas constitués. Puisque ces jeunes froidement abattus cette nuit du 14 novembre 2016 n’étaient pas des «codos» sortis de la forêt de Miandoum pour faire un putsch à Bébédjia. Au contraire, c’est un groupe lésé par les comportements belliqueux des autorités locales, qui n’ont aucun égard pour les us et coutumes du terroir. Et pour éviter un bain de sang entre eux et les éleveurs, ils ont préféré interpeller les dieux de leur terre pour se faire entendre. Et donc, quelque soit la gravité de la manifestation de leur colère, il y a de moyens simples et adaptés qui peuvent être utilisés pour les maitriser sans pour autant leur ôter la vie. Et même pour le respect de nos us et coutumes au Tchad, le bon sens aurait voulu qu’on n’ouvre pas le feu sur eux. Mais, puisque la machine de la répression barbare est installée dans toutes les régions du pays, pilotée pour la plupart des cas par des gouverneurs sortis de nulle part, à la trempe de Nouki Charfadine du Logone oriental, elles (forces de sécurité) n’ont pas tardé à l’activer. Les pauvres paysans sont tués comme des chiens laissant derrière des orphelins, d’autres porteront à jamais les stigmates de cette barbarie qui s’ajoute à la liste des atrocités vécues sous le régime de Déby. 

Les auteurs de cette cruauté que Droit de l’homme sans frontières qualifie de « crime contre l’humanité » à travers un communiqué de presse parvenu à notre rédaction le 18 novembre 2016, doivent être punis conformément à la loi pour avoir violé la Constitution tchadienne en son article 17. «La personne humaine est sacrée et inviolable». Mais dans ce bled de Toumaï, les auteurs d’un tel acte sont célébrés en vainqueurs. Ils se bombent toujours la poitrine car, ils seront à nouveau récompensés pour avoir versé le sang des innocents. Mais, les victimes d’une telle cruauté d’un autre âge, ne doivent pas désespérer. Souvenons-nous des tortionnaires du règne de Habré que l’histoire vient de rattraper. Tôt ou tard, ces assassins répondront de leurs actes devant la Justice. Tout régime passe. N’est éternel que le règne de Dieu.

Le drame de Miandoum ajouté à celui de Bologo qui a vu la mort de douze éleveurs la même semaine, remet à nouveau sur la table, la question d’occupation terrienne et des couloirs de transhumance, facteurs du conflit agriculteur/éleveur qui endeuille de plus en plus les Tchadiens. Après l’échec du code pastoral taillé sur mesure pour crucifier les paysans en les dépossédant de leurs sols, le pouvoir à travers ses représentants locaux, continue de s’illustrer par un traitement partial du conflit. Et c’est le plus souvent l’agriculteur qui a tort. Que faire maintenant  où le problème porteur des germes d’une guerre civile persiste d’année en année sans solution. Résister ou subir ?  

Shalom !